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Critique de Benedetta : ombre, projection, animus.

Où cinéma et psychologie se rejoignent.

En dehors de toute considération cinématographique, dont les experts se sont d’ores et déjà emparés, Benedetta fait partie de ces films dont le contenu psychologique mérite une tentative d’analyse à la croisée des discipline, chose que la psychologie analytique jungienne permet sans trop de difficultés.

Le personnage éponyme du film, incarné par Virginie Effira est placé très tôt dans un couvent en Toscane par ses parents. A partir de ce moment charnière, la petite Benedetta voit tous ses repères chamboulés, rebâtis durant une adolescence non montrée à l’écran et au début de l’âge adulte, dans une configuration mentale propre à son époque, telle qu’elle est mise en scène. Ses références principales avant cet instant se constituaient de son père, sa mère, et de la vierge Marie, déesse mère dont la simple aura ou les phénomènes de synchronicité*, c’est selon, possèdent des relents païens. L’arrivée au couvent introduit un changement de paradigme : la figure masculine principale qui régit le coeur de Benedetta n’est plus son géniteur, éjecté par Jésus qui devient omnipotent dans son âme, tour-à-tour père de substitution, protecteur, mari, menace. C’est son sémaphore, celui par qui viennent à la fois les délices et les tourments. Sa vie aurait pu continuer sur cette voie remplie d’une ferveur extatique, toute primitive du Christ, si Benedetta n’avait pas croisé Bartholomea dont l’arrivée au couvent chamboule son quotidien.

Bartholomea n’est pas une apparition anodine. Verhoeven en fait sciemment l’ombre* de Benedetta, et ce à tous les niveaux ; l’héritage social de Bartholomea est aux antipodes de celle qui insiste pour qu’elle reste dans le couvent des religieuses en sa compagnie, scène cruciale où l’on pressent déjà l’attraction et la répulsion que cette nouvelle venue lui inspire, comme lorsqu’on rejette le comportement et les manières d’un individu que l’on envie secrètement pour être à l’aise dans les domaines qui passent leur temps à nous échapper. Le caractère de Bartholomea suit le même chemin, dans ses tendances à la luxure, face à une Benedetta dont le renoncement à la chair constitue sa plus grande douleur, sans même parler de son comportement aux manières rustres, liées à son milieu d’origine, son regard démoniaque, parfaitement exacerbé par une caméra malicieuse en contrepoint des yeux à peine éclaircis de Benedetta lorsqu’elle invoque sa foi. « L’identification avec la psyché collective confère un sentiment de valeur générale et quasi universelle […] qui conduit à ne pas voir la psyché personnelle différente des proches, à en faire abstraction et à passer outre »(1). Quoi de mieux qu’un couvent aux règles strictes pour illustrer une telle règle, où l’authenticité individuelle s’efface dans le collectif, comme si elle était soluble ? C’est précisément ce que Bartholomea en tant que catalyseur vient ébranler.

D’emblée, Benedetta projette sur Bartholomea la haine qu’elle éprouve envers son enveloppe physique et charnelle, haine dépassée (croit-elle !) par la vision éthérée et caricaturale d’un Jésus vierge et époux qui s’impose à elle via ses hallucinations lancinantes. La violence qu’elle inflige de force à Bartholomea, prolongée par l’apparition d’un serpent hostile, allégorie à peine voilée de l’un des épisodes les plus connus de la Genèse, est une agression de son propre corps, de ce qu’elle rejette de plus dégradant en elle par le truchement de sa perception subjective. Mais cette profanation de l’intégrité de l’autre, de son ombre, loin de la satisfaire ou de lui apporter la paix tant espérée ne fait que la précipiter plus brutalement dans les affres des tourments psychiques, où les reniements successifs prennent le pas sur la clairvoyance de l’esprit.

C’est là que surviennent les instants les plus intéressants du film, à travers l’animus* de Benedetta ; « plus est puissante l’influence exercée inconsciemment par l’image des parents, plus l’image de l’être aimé choisi sera le substitut positif ou négatif des parents » (2). Jésus incarne cet animus, cette figure masculine qui vit en Benedetta, qui fait partie d’elle tout en constituant ce que l’on appelle un complexe autonome*. Seulement, cet animus peut tout autant prendre une forme bienveillante comme maline selon l’état de la psyché ; chez Benedetta, dont la transe est une résultante de sa somatisation*, à l’acmé de ses hallucinations apparaît le visage effroyable de cet homme qui la terrorisait enfant, de ce brigand sur lequel l’oiseau a déféqué à l’oeil désormais estropié, qui vient pour la violer. Est-ce à dire que Benedetta souhaite ce viol ? Interpréter cet évènement dans cette direction serait un contresens total : ce qui se passe ici n’a pas vocation à être traduit comme un souhait inavoué, mais comme le mal que Benedetta s’inflige à elle-même. Dit autrement, en renonçant à toute altérité, en sacrifiant le corps pour l’esprit, selon les préceptes enseignés dans son couvent, Benedetta souffre intensément, non pas comme une martyre chrétienne, mais comme un être humain pétri de névroses qui arrive à un point de saturation, loin de toute sanctification. 

C’est lorsque Benedetta accepte enfin l’acte charnel par la concrétisation de ses aspirations les plus profondes en compagnie de Bartholomea qu’elle se révèle à elle-même et que, comme tout individu qui pense avoir dépassé ce qui le ronge elle sombre dans la complaisance. Le film explore sans équivoque la dualité latente de son personnage, affabulatrice ou ingénue intimement convaincue. Toujours est-il que dans l’intimité, Benedetta commence à ressentir une confiance extrême en elle, une force qui lui donne des ailes, rendant son progrès incoercible. Cependant, Bartholomea, cette ombre qu’elle croyait dompter se dérobe, dans un mouvement inattendu pour son cas, mais pas pour le spectateur ; c’est à l’instant précis où nous croyons en avoir terminé avec nos démons qu’ils nous font un pied de nez. A l’inverse de son comportement dans la première partie du film, Benedetta cède avidement au lucre, se risquant au passage à la solitude, car elle demeure incomprise de tous, y compris de son amante qui, lorsqu’elle souffre par la torture dans un hors-champ explicite symbolise l’immense solitude de Benedetta, enfin révélée aux yeux de la communauté. Ce n’est plus sa persona* qui s’expose, mais son être authentique, y compris dans sa part de mensonge supposé, ce qui la rend d’autant plus dangereuse pour la norme en place.

Il arrive souvent que des personnes ayant réussi leur propre accomplissement intérieur ouvrent la voie à d’autres membres de la communauté, qui ont eux aussi étouffé leur individualité au profit d’ambitions abstraites. C’est ce qui se passe avec mère Felicita (Charlotte Rampling), dont la soumission intérieure aux prérogatives découlant de son rang au sein du couvent explose en une rébellion terrible contre l’autorité, à l’article de la mort, dont le cheminement se poursuit jusque dans l’autodafé. Quant à la fin, elle s’inscrit dans le prolongement de l’ombre qui nous échappe perpétuellement, avec une Bartholomea exhortant Benedetta à ne pas y retourner, espérant d’elle qu’elle ne renonce pas alors qu’elle est toujours vivante à son instinct de conservation. Le reste appartient à l’histoire.

Synchronicité : on parle de synchronicité lorsque un phénomène surgit sans lien direct avec un autre, alors qu’il y fait paradoxalement référence. Jung rapporte ainsi l’expérience d’une patiente qui rêvait d’un scarabée doré, qui lui en parle en consultation et voit alors un insecte similaire à son rêve apparaître. C’est le même genre de procédé qui est à l’oeuvre lorsque des brigands apparaissent en voulant dépouiller sa famille et qu’elle invoque la protection divine sous laquelle elle-même se considère placée juste avant qu’un oiseau dépose une fiente sur l’oeil du voleur qui était manifestement le plus menaçant.

Ombre : pour expliquer le concept d’ombre, le mieux reste encore de citer mot pour mot une définition donnée par la psychologie analytique, ici chez M-L. Von Franz, héritière et disciple de C. G. Jung. : « l’ombre est le nom que nous donnons généralement à un personnage onirique du même sexe que le rêveur. Elle peut personnifier notre côté inférieur, notre meilleur ennemi, pour ainsi dire, mais elle peut aussi représenter simplement notre côté opposé ». (M-L Von Franz, La voie des rêves, p. 41).

Animus : Là encore, pour apporter des précisions à propos de l’animus, rien ne vaut une citation édifiante qui illustre à merveille ce qui se passe entre Jésus et Benedetta : « Quand nous rêvons d’un mari ou d’une femme qui ne correspond pas à notre conjoint réel, ce personnage correspond à notre épouse ou notre époux intérieur : c’est une représentation majeure de l’anima [pour les hommes] ou de l’animus [pour les femmes] à laquelle nous sommes toujours pour ainsi dire, mariés intérieurement. Il s’agit d’un mariage intérieur ». (M-L Von Franz, La voie des rêves, p. 41).

Somatisation : On somatise lorsque des troubles anxieux se répercutent sur le corps humain, entraînant des douleurs physiques aux causes souvent inconnues, en dehors des causes liées à la psyché.

Persona : La persona est « ce fragment de la psyché collective dont la réalisation nous coûte souvent tant d’efforts » (C.G. Jung, Dialectique du Moi et de l’inconscient, p. 83). A noter qu’il est bien évidemment difficile de distinguer ce qui relève de la persona, de ce qui en nous est rattaché au collectif, au groupe, à la norme de ce qui relève de notre Moi. A cet égard, un fragment du célèbre poème « Bureau de tabac » de Fernando Pessoa exprime ce trouble avec une grande clarté : 

« On me connut vite pour qui je n’étais pas, et je n’ai pas démenti et j’ai perdu la face.

Quand j’ai voulu ôter le masque

je l’avais collé au visage.

Quand je l’ai ôté et me suis vu dans le miroir,

J’avais déjà vieilli. »

Complexe autonome : dans la psychologie analytique, il s’agit d’une notion qui décrit une part que l’on considère comme à soi qui ne l’est pas vraiment, ou plutôt, pas fondamentalement, quand bien même nous sommes persuadés du contraire. Cela arrive par exemple lorsqu’on réagit par la colère face à une situation. 

  1. : C.G. Jung, Dialectique du Moi et de l’Inconscient, page 72
  2. C.G. Jung, Problèmes de l’âme moderne, page 52


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