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Deep Water, Adrian Lyne à l'ère Me Too

Premier projet de Adrian Lyne depuis vingt ans, Deep Water (Eaux Profondes) est la seconde adaptation au cinéma du livre portant le même nom de Patricia Highsmith, dans lequel un couple bourgeois sans emploi ni besoin financier quelconque vit une relation maritale singulière. Melinda séduit des hommes au gré de ses envies, parfois devant son mari, Victor, parfois en cachette, sans que cela ne lui pose problème en apparence. Très vite, le film balaie tout enjeu en matière de contrat tacite au sein du couple : non seulement « Vic » donne l’illusion de sa placidité, mais il se débarrasse des éléments jugés nuisibles par le meurtre prémédité. Récidiviste, l’homme vaguement inquiété par les autorités et sourd aux protestations de sa femme qui le considère comme coupable n’en décide pas moins de perpétrer ses actes.

Ni thriller, ni film érotique, l’adaptation d’ Eaux Profondes en aura dérouté plus d’un. Superficiellement proche du Gone Girl de David Fincher, le projet n’en a pourtant ni le sérieux, ni la même représentation de ce que peut être le mal, la faute probablement à une incarnation de Ben Affleck ayant marqué les esprits dans le rôle du conjoint lâche et veule. Les attentes du côté de la tension sexuelle en seront également pour leurs frais : malgré l’enchaînement de papillonnages de Melinda, les situations mènent le plus souvent à la rigolade qu’à l’excitation, tant les toy boy insipides et plus jeunes qu’elle s’enchaînent comme des produits de consommation devant un Vic qui compense son impuissance par l’assassinat. C’est moins dans le caractère sulfureux du cocktail sexe, argent et crime concocté par les films autour du couple des années quatre-vingt-dix (Basic Instinct, Crash, True Romance, pour citer des productions qui ne sont pas de Adrian Lyne) que Deep Water va chercher, malgré ce que la bande-annonce du film qui en aura induit plus d’un en erreur a laissé entendre, que dans un cinéma actuel toujours fasciné par les problèmes maritaux, avec le plus souvent un angle réaliste, parfois teinté de politique, cependant pas toujours réussi.

Deep Water cantonne sa gravité à l’action de tuer. Les scènes de disputes dans le ménage, où chaque salve est plus odieuse que l’autre confine volontairement à la gêne, quand les échanges entre Vic et les amants involontaires d’un jour ne virent pas à la bouffonnerie pure. Si drame il y a, il existe en soi, dans l’incapacité réciproque de deux êtres à se comprendre, qui restent ensemble alors qu’ils ne se supportent plus, malgré une entente de façade affichée jusque dans son vécu en dehors de toute norme conventionnelle, comme en témoigne l’assentiment de Vic devant ses amis qui, emplis de sollicitude, cherchent à échanger avec lui à propos du comportement de sa femme. Si ascendant il y a, il faut aller le chercher dans ce que les situations multiples du film soulignent fortement, contrairement aux apparences premières : le twist n’existe ni à propos de l’identité du tueur, ni au sujet de l’attitude de la femme, puisque leur linéarité se tient de bout en bout pendant deux heures, mais dans la domination d’un élément sur l’autre au sein du couple. Si on reprend l’histoire depuis le début, Melinda fait ce qu’elle veut indépendamment de Vic, qui lui se défend par sa riposte bien particulière.

À l’arrivée, les deux personnages donnent le sentiment d’être sur un pied d’égalité. Néanmoins, quelques indices disséminés ça et là ne laissent aucune équivoque quant à la liberté de l’un et de l’autre. C’est l’homme qui propose de l’argent et la femme qui dispose, jusqu’à être informé par la banque des mouvements sur le compte qui ne sont pas les siens, et qu’il renfloue exclusivement. Leurs amis en commun lui adressent d’abord la parole à lui, elle n’a pas plus de valeur que la pièce rapportée, l’élément extérieur peu appréciable ; en dehors de ce cercle, Melinda semble ne pas avoir d’amis du tout, ce qui explique peut-être le cynisme avec lequel Vic qualifie ses amants. Elle lui reproche d’avoir fait fortune en ayant inventé la puce des drones dont la vocation est d’éliminer des êtres humains à distance (dans le roman de Patricia Highsmith, Vic était un simple éditeur), comme de lui avoir fait un enfant dont elle ne voulait pas. Quand elle lui demande s’il veut divorcer, par provocation, elle-même n’en montre jamais l’intention.

En d’autres termes, la singularité de Deep Water réside dans la description du quotidien d’une femme victime, enfermée dans une cage dorée et verrouillée par son mari, qui ne lui permet de « jouer » avec d’autres hommes que pour mieux les lui retirer par la suite, la maintenant éternellement dans un statut de femme enfant, dépendante jusqu’au bout vis-à-vis de lui. Il est son père, et celui de leur progéniture, l’aide à décuver comme une adolescente, car elle boit beaucoup, et se complaît dans ce rôle de tout puissant.

Amère, la fin grave cette configuration dans le marbre en laissant échapper le tueur par la destruction de sa femme de la seule preuve qui pouvait le confondre devant les autorités. Loin de la chimère d’une liberté conservée, en se rendant tacitement complice, Melinda entérine son statut de prisonnière, faisant de Deep Water une histoire bien plus sombre que le titre ne l’indique. 

  


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