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Cinéma : films vus semaine du 30 novembre au 6 décembre 2020 Previous Silens Moon, Pierre Cendors. Critique Next

Cinéma : films vus quinzaine du 16 au 29 novembre 2020

Deux semaines et pas une sont condensées ici pour cette fois, comme je n'en ai vu que deux et un inachevé, dont j'ai préféré ne pas parler ici la première semaine. 

La fiancée du pirate, Nelly Kaplan (1969)

Un collègue a eu la gentillesse de me faire parvenir le film au moment où la réalisatrice est décédée, laissant derrière elle une oeuvre peu connue par la catégorie des 18-35 ans, sûrement plus au-delà. Décrit comme féministe et anarchiste, le film donne à voir une société réduite aux portes d’un village et sa campagne, peuplé de gens ingrats, mesquins, et surtout terriblement hypocrites. La fiancée du pirate contient en germe plusieurs idées, toutes rassemblées en un individualisme presque je m’en-foutisme, incarné par Bernadette Lafont : le triomphe de la beauté sur la laideur, car l’actrice se démarque entre autres de ses pairs par les traits de son visage et sa prestance naturelle, l’émancipation de la femme envers l’homme, réduit à l’éternel état de jouisseur médiocre, l’avantage enfin de l’argent facile sur la petite-bourgeoisie besogneuse. Dans la thématique des cons moches et méchants, on a vu largement mieux ailleurs, chez Clouzot, avec Le corbeau, au hasard, mais pas que. La faute à un scénario léger, peu propice aux développements, à l’empathie du spectateur, ou tout simplement au souvenir pérenne du film dans la mémoire. Il en reste néanmoins des scènes parfois rocambolesques, d’autres carrément jouissives, dont on comprend bien l’intention de vouloir choquer la morale de l’époque (ce qui semble avoir réussi, puisque le film est aussi connu pour avoir été interdit aux moins de dix-huit ans lors de sa sortie), en touchant aux fétiches pré-98 qu’étaient encore la monogamie, la religion, même si la défection envers Dieu se faisait pressante, ou encore la femme docile et soumise.

Malina, Werner Schroeter (1991)

Un film comme on n’en fait plus, qui revêt par certains aspects un caractère anachronique, même si l’archétype incarné par Isabelle Huppert de l’intelligente hystérique tourmentée par la question sexuelle a depuis été maintes fois éprouvé. La première partie de Malina est relativement limpide, tandis que la seconde s’enfonce dans des méandres abscons, parfois difficilement lisibles en termes d’action, tant certains moments sont étirés. C’est un film obscur, et ce de manière volontaire. L’ouverture, dans laquelle “la femme” (Huppert n’a pas de nom) inscrit sur un morceau de papier le nom de Malina, son mari, dont on comprend vite qu’il n’est pas réel, en cherchant des anagrammes à partir de lui invoque directement les théories de C.G. Jung : Huppert en arrive aux mots d’anima, d’animus, en retirant, puis rajoutant des lettres, concepts qu’on retrouve chez le psychologue suisse, qui signifient pour le premier la part féminine de l’homme, et inversement pour le second. Dit autrement, Malina, son “mari” est entièrement fictif, sa violence parfois physique ne servant qu’à redresser cette femme qui, trop cérébrale, se révèle finalement inadapté au monde dans lequel elle vit. Rapports incestueux avec son père, crainte de l’abandon, on pourrait dire que tous les poncifs de la supposée hystérie féminine sont dépeints dans Malina. Le concept n’est pas stupide, mis à part le côté délire d’initiés, le problème vient du fait qu’il finit par tourner à vide dans des séquences pseudo spectaculaires qui en viennent à entacher la capacité de concentration du spectateur, avec un dénouement à tout ce cirque proche de la mystification, tant son aspect sérieux ne propose aucune ouverture. Une proposition en somme absolutiste, qui ne plaira qu’aux passionnés de drames psychologiques intellectuels.

Eros + Massacre, Yoshishige Yoshida (1969)

Soi-disant un des meilleurs films japonais, selon la fiche wikipedia, qui mérite d’être citée pour ce commentaire élogieux digne d’une affiche de cinéma pour une sortie en salles. Eros + massacre est un titre à l’allure de tableau exposé au Centre Pompidou : moderne, arty, mais au fond, pas si expérimental que cela, moins underground qu’il n’y paraît au premier abord. La narration, décousue, n’est pas facile à saisir instinctivement. Le film propose de voyager entre deux époques, qui dialoguent entre elles, l’année 1916, où un anarchiste japonais polygame entretient des relations amoureuses et sexuelles avec trois femmes différentes, et la fin des années 60, période durant laquelle deux étudiants, un homme et une femme découvrent ses théories et cherchent à le comprendre. Pour ce faire, la mise en scène est construite autour de différents types de procédés, afin de contourner la redondance du discours indirect : invocation des personnages du passé en les représentant en chair et en os dans le temps présent, performances artistiques, ou érotiques en illustration des théories de l’anarchiste… Les corps, les meurtres sont scrutés sous différents angles, comme s’il s’agissait de proposer à chaque fois un autre point de vue. La version censurée dure 2h40, ce qui est largement suffisant pour un tel film, contre plus de trois heures pour celle qui ne l’est pas. Idéalement, il faudrait conserver la version condensée en retirant les cercles blancs appliqués sur l’image qui viennent gâcher l’expérience, mais les passages masqués sont heureusement peu nombreux. Toutes les scènes de Eros + Massacre ne se valent pas, sans qu’aucune ne soit vraiment ratée ou pénible. Il y en a néanmoins qui se dégagent de l’ensemble, grâce à la puissance des idées qu’elles contiennent, au point de vue de la caméra et à leur caractère imprévisible, le genre de moments qui conforte n’importe quel spectateur dans sa passion irréfrénée du cinéma.

L’Empire de la passion, Nagisa Ôshima (1978)

L’Empire de la passion fait inévitablement songer au précédent film de Ôshima, bien plus connu, L’Empire des Sens. Les titres sont proches, l’acteur principal est le même, en conséquence de quoi on s’attend à une histoire qui ne serait qu’une sorte d’alternative au premier du nom. Il n’en est rien, puisqu’il s’agit de l’adaptation d’un roman de Itoko Nakamura, Takashi Nagatsuka – Trois générations pour rendre une terre fertile. On est en droit de se demander à quel point cette histoire, qui relate apparemment pour sa version littéraire la vie d’un écrivain, a été pour son adaptation à l’écran influencée par Thérèse Raquin, de Emile Zola, à moins que le triangle amoureux avec le meurtre du mari qui ne satisfait sa femme ni sur le plan sexuel, ni sur le plan affectif soit un mythe universel et intemporel (plus proche de nous, Thirst, de Park Chan-wook, encore un film asiatique, est la version exubérante et sanglante de ce roman français). La mécanique de l’histoire, si elle est connue, perdra vite en intérêt en tant que resucée d’un récit qui n’a rien d’inédit. C’est du côté de la représentation du fantôme du mari que le film trouve son intérêt, du moins pour un spectateur occidental, en ce que ses apparitions, fascinantes, glaçantes d’effroi, empruntent au théâtre Kabuki son extravagance, tant dans les maquillages que les postures, comme pour mieux accentuer le contraste entre la place prise par lui dans l’au-delà et celle presque inexistante lorsqu’il était encore dans le monde des vivants. Il faut aussi mentionner la beauté de certaines idées de cadrages, les liens entre la terre et le sang, constamment mêlés chez Oshima, que ce soit pendant les ébats amoureux ou l’effacement des méfaits (voir les recouvrements du corps par les feuilles de l’automne), le tout rendu encore plus extraordinaire par une restauration récente, qui magnifie les couleurs et les lumières chatoyantes, comme on aimerait en voir plus souvent.

Beau Travail, Claire Denis (2000)

Certains films de Claire Denis ont l’allure d’une immense blague, comme Un beau soleil intérieur ou High Life, ou encore Beau Travail, à la fois dans leur titre et dans leur contenu. C’est le genre de cinéma qui nous fait nous demander si le ou la cinéaste est sérieuse, si on est censé rire avec, ou s’il s’agit d’une illusion. Sous prétexte de montrer la légion étrangère, comme bien d’autres avant elle et probablement d’autres encore, plus tard, Claire Denis met en scène un ballet des corps masculins comme rarement on a osé le faire au cinéma. C’est un film hétérosexuel, avec des hommes que l’on a rarement vus aussi réifiés, Denis Lavant en tête : douches, jeux de société, entraînements, et surtout repassage et cuisine sont filmés de telle manière qu’on ne peut être insensible devant une démonstration aussi édifiante de ce qu’on imagine la légion étrangère revendre, c’est-à-dire une aura de virilité ardente. Point de combats, d’opérations militaires complexes, c’est comme s’il ne se passait rien dans Beau Travail, ou plutôt que tout se passait par les corps et le cerveau du personnage qu’incarne Denis Lavant. S’ensuit une approche non conventionnelle de l’action (en réalité, il n’y en a quasiment pas), un rythme bâtard, fait d’un quotidien paradoxalement rempli de cinéma, puisqu’il n’est pas censé faire cinéma, en ne mythifiant pas ces hommes. A force de voir des grandes destinées, on en oublie trop que le commun des mortels est fait d’absences, de vide et d’attentisme nébuleux. C’est ce que Beau Travail nous renvoie à la figure, avec des individus aux corps et aux physiques inscrits dans les canons de beauté actuels. Un film à part.

L’Histoire d’Adèle H., François Truffaut (1975)

Terrible histoire que celle d’Adèle H., fille de Victor Hugo, qui s’éprend d’un soldat lui ayant promis monts et merveilles avant de faire marche arrière pour une raison inconnue, même si on peut supposer qu’il y a là un mélange de choses aussi triviales que le sentiment de rejet de la part de sa belle-famille, pour laquelle il ne serait pas assez bien, un désintérêt classique, ou encore le tempérament flamboyant de sa promise. On pourrait penser que le film manque de crédibilité, à cause de l’emploi de Isabelle Adjani pour le rôle principal (à 19 ans!), trop belle pour se voir refuser des avances aussi passionnelles. C’est justement son physique de madone qui rajoute un vernis dramatique au film, car cette femme n’a selon toute apparence aucun défaut, pour un parti de l’époque : la beauté, comme on vient de le dire, mais aussi le prestige social, grâce à son père, et la fortune financière qui va avec. Alors, pourquoi se refuser à elle ? Parce que son amour est terrible, unilatéral, même si elle prétend le contraire, terrifiant, le manifeste d’un type de sentiments qui fait fuir la plupart des êtres humains. Mythomane, manipulatrice, elle fera tout ce qui est en son pouvoir pour parvenir à ses fins, dans une quête que l’on devine perdue d’emblée, vouée à se terminer dramatiquement. L’empathie éprouvée pour ce personnage ne sera concrète que pour les spectateurs adhérents à l’absolutisme affranchi des conventions sociales, aux devenirs si obtus qu’ils en viennent à s’isoler du reste du monde. Truffaut illustre à merveille le comportement de ceux qui l’entourent, tiraillés entre la nécessité d’agir et la bienséance de mise devant cette vie cadenassée à double tour dans son être intérieur, inaudible à toute supplique. On pourrait naïvement mettre sur le dos de la folie de Adèle H. son emballement inconséquent, en oubliant que son comportement n’est délirant qu’au regard de la vie bien rangée des autres personnages qu’elle croise, son soldat étant compris dans le lot. Un excellent exemple des affres de l’amour passionnel, qui flirte avec l’attitude des fols-en-Christ.

La Pianiste, Michael Haneke (2001)

S’il y a bien des films qui ont marqué le début du 21ème siècle, c’est celui-ci, qui a définitivement entériné le mythe d’une Isabelle Huppert froide, calculatrice, bourgeoise et sexuellement perturbée. La Pianiste prend dans sa première demi-heure des allures de précieuses ridicules, avec des tournures de langage d’initiés autour de la musique classique, dans une tentative de préservation des traditions qui se révèle vite dans le film en tant que vaste bouffonnerie, détruite dans le dernier tiers par un champ lexical crû, sale, qui rend le tout désopilant, malgré le caractère sérieux et violent de certaines scènes. On se situe chez Haneke dans du cinéma cynique, souvent imité, pas forcément égalé, y compris par lui-même, comme le prouve l’infâme Happy End qui l’a fait sombrer dans le néant réactionnaire. Ce cynisme qui sous-tend La Pianiste évite l’écueil de l’ennui poli grâce à un humour grinçant auxquels les comédiens se donnent à coeur joie. Certains instants du film ont une allure de sketch où tout le monde donne de soi ; il faut citer Huppert qui renifle des mouchoirs usagés dans une cabine privée d’un sex-shop, Magimel outré quand Huppert vomit suite à la fellation qu’elle lui a faite, ou encore Girardot, excellente en mère incestueuse, qui proteste vigoureusement lorsque sa fille lui saute dessus. C’est à ce prix que le cinéma de Haneke, notoirement connu pour être insupportable à dessein devient ici plus qu’intéressant, notamment dans son illustration des contradictions du sadomasochisme, qui confèrent elles aussi à la farce totale. Un film à voir si on n’est pas trop sensible à toute cette brutalité.

Soleil Rouge, Terence Young (1971)

Il y a des cocktails qui sont moins réussies que d’autres, non pas à cause de la qualité des ingrédients mais de la manière dont ils ont été mélangés, comme c’est le cas de Soleil Rouge. Le film possède ce qu’on appelle communément un casting royal, Alain Delon, Toshirô Mifune, Charles Bronson, Ursula Andress, un scénario à coucher dehors, dans un western qui emprunte au spaghetti. On est dans une archi-écriture, l’étranger se prend constamment des remarques racistes, on devine sa force, mais il est toujours filmé en retrait, alors qu’on sait pertinemment que Mifune manie mieux le sabre que Delon le flingue, quasiment toutes les femmes qu’on voit sont des prostituées, et bien évidemment, ceux qui meurent sont le méchant et le compagnon fidèle qui ne vient pas de chez nous. Soleil Rouge a mal vieilli, et rétrospectivement, on en vient même à se demander comment Mifune a pu accepter un sacrifice pareil envers le cinéma occidental, si ce n’est pour des motifs pécuniaires. Le vieillissement laborieux du film n’est jamais compensé par son histoire ou par ses acteurs, qui jouent sans grand éclat, tous un peu écrasés par leurs figures respectives. Quelques saillies font cependant mouche, grâce à un humour qui vient redorer le blason peu luisant du résultat final. A part pour les curieux, qui voudrait voir l’incursion de Mifune du côté de l’occident, Soleil Rouge est largement dispensable.


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