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Cinéma : films vus semaine du 9 au 15 novembre 2020 Previous L'Obsolescence de l'homme, Gunther Anders Next

Le Procès, Orson Welles

Réflexions autour d'une bonne adaptation littéraire

Il n’existe (presque) pas une adaptation littéraire au cinéma qui n’ait été étrillée par la critique ou le public, comme une sorte de déshonneur infligé à l’être à l’origine de sa création, l’auteur(e). Bien souvent, on reproche au film une certaine paresse, dans sa transposition en images, ou des coupes mal soignées, dans la narration, qui nuisent à la compréhension de l’ensemble. Sans parler de l’apparition depuis une bonne vingtaine d’années désormais (ou plus ?) d’une littérature qui semble sacrifier le style au profit d’une écriture calibrée pour une éventuelle future vente de droits au bénéfice du cinéma, qui bénéficie à l’inverse la plupart du temps d’une certaine clémence de la part de ses lecteurs. Des bonnes adaptations à l’écran de livres, il en existe quelques unes, plus ou moins connues. Sans en dresser une liste exhaustive, on peut les caractériser par quelques critères en vrac qui viennent faire mentir la flemmardise dont il est question plus haut : la cohérence de l’histoire, la touche d’originalité, d’inventivité apportée par la réalisation, le supplément d’âme enfin, que des décors, un jeu d’acteurs, voire la mise en scène peuvent conférer à un récit quittant le papier pour le septième art, qui, si les étoiles s’alignent, donne un sentiment de renouveau vivifiant au spectateur, qui était peut-être auparavant le lecteur.

Le Procès de Orson Welles, adapté du livre éponyme de Joseph Kafka fait partie de ces adaptations bienheureuses, à tel point qu’on peut ne pas avoir apprécié ce récit, tout en trouvant que le film s’en sort diablement bien. Outre l’effet étrange suscité par un Anthony Perkins, qui passe d’un rôle où le faible s’érige en fort fantasmagorique dans Psychose, à un homme sûr de lui, de son temps et de ses droits, s’effondrant progressivement jusqu’à la déchéance totale, sans en faire un lieu commun, c’est toute la modernité et ses aliénations variées qui s’incrustent dans chaque plan de ces deux heures grâce à l’intelligence astucieuse de Orson Welles, dont le film accentue encore, s’il était possible, le dégoût amer qui suinte par tous les pores du récit de Frantz Kafka. Publié en 1925, son roman, non terminé, présente un Monsieur K. acculé de toute part, autant par les hommes, leurs institutions, que par les femmes et leurs désirs, qui finit par s’enfoncer toujours plus loin dans la perte de sens, à mesure qu’il le recherche et le désire ardemment. Welles pousse plus loin le procédé, en utilisant astucieusement tous les moyens mis à sa disposition par ses soutiens, au rang desquels on peut compter l’ancien ministre de la culture André Malraux, qui lui laissera le champ libre pour tourner dans un musée d’Orsay alors en travaux, que ses aficionados auront aisément reconnu. Humour noir, qui transforme alors une ancienne gare en lieu de déperdition pour les innocents qui se terrent là, ne sachant plus très bien de quoi on les accuse au juste.

L’open-space dans lequel travaille Monsieur K. est probablement le décor le plus édifiant de toute cette modernité triomphante, avec ses dactylos à perte de vue, dont le cliquetis rappelle aisément les mouvements d’insectes unis dans leur labeur. Des bâtiments nus, décrépis, des intérieurs étouffants sans lumière viennent compléter le tableau d’un homme dont on perçoit d’autant plus la prison extérieure et mentale. Welles pousse plus loin le curseur que Kafka avait anticipé, en proposant à son tour une version édifiante d’une configuration insensée du monde dans lequel l’altérité est une souffrance indicible. Verbeux, son Procès reprend des pans entiers du texte écrit par l’auteur tchèque, au risque de tomber dans la littérarité la plus grossière, et retombe les pieds fermes sur la corde, tel un funambule, sauvé par l’ingéniosité de sa mise en scène, notamment dans les rencontres fortuites entre son K. et les femmes. Ici un jeu de miroirs séduisant avec Romy Schneider, là une entrevue avec Elsa Martinelli interrompue par un homme que la caméra rend caricaturalement imposant, tel le cauchemar incessant qui rattrape perpétuellement K, dont le sexe opposé ne pourra jamais véritablement le sauver.

Reste un film qui, en conclusion, se termine par une allusion à peine voilée à la bombe atomique : K. devient, par métonymie, l’humanité toute entière, happée par l’absurdité d’hommes transformés en machines plus vraies que natures, dont l’apogée technique incontournable demeure à l’époque le point de non-retour atteint grâce, ou plutôt à cause du nucléaire. Le passage de la fin, presque intime, symbolique, dans Le Procès de Kafka, à cette scène faisant directement écho à un destin collectif souligne l’envergure de l’angoisse métaphysique qui s’est métamorphosée, dans les trente ans qui séparent le livre de son adaptation au cinéma, en une crainte irrépressible pour le genre humain. Un point d’orgue en guise d’avertissement, s’il en fallait encore un, de la direction que la technique nous fait prendre à tous.


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