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L'Obsolescence de l'homme, Gunther Anders

De l'individu au "dividu".

Porté disparu de la pensée philosophique, il revient, ici et là, chez la gauche, comme chez l’extrême droite, tel le fou qui annonçait la fin des temps dans « L’étoile mystérieuse » des aventures de Tintin. Günther Anders est relativement peu connu, parmi les intellectuels allemands. Il a traversé le 20ème siècle en changeant de casquette à de multiples reprises — on l’a connu philosophe, journaliste, essayiste, puis ouvrier, aux États-Unis. Premier mari de Hannah Arendt, il dû changer de nom, passant de Stern à Anders (« autrement », en allemand) pour éviter la consonance trop « juive » du premier, et ainsi espérer passer entre les mailles du filet, dans la période trouble que connut l’Europe au tournant de la seconde guerre mondiale. « Autrement », c’est l’adverbe que l’on pourrait utiliser pour qualifier le premier tome de L’obsolescence de l’homme, qui réunit plusieurs textes, écrits sur une vingtaine d’années. Le rapport de l’homme à la machine et au progrès, l’absurdité des protagonistes de la pièce En attendant Godot de Samuel Beckett, l’impact de la radio et de la télévision sur l’être humain, la bombe et ses conséquences, voici ce qu’on y trouve, avec des passerelles construites entre les plus grands noms germaniques, de Heidegger à Kant, en passant par Goethe et Rilke.

Le procédé employé par Anders pour démontrer ses théories est à la fois limpide et particulier. L’auteur explique en préambule de L’obsolescence de l’homme sa volonté d’avoir recours à l’exagération permanente, dans ses descriptions et ses constats, pour mieux mettre en exergue la marche du monde dans lequel nous nous trouvons. Ce qui pouvait passer, superficiellement, à l’époque, pour une logorrhée bouffonne et conservatrice dans son opposition au progrès créé chez un lecteur du XXIème siècle une sensation de vertige étouffante, tant ce qui était décrit il y a cinquante ans semble correspondre en à peu près tous les points à la situation actuelle. Cette rhétorique de l’exagération, qui a été reprochée à son utilisateur en son temps, donne à L’obsolescence de l’homme l’apparence d’un mauvais tour, d’une vaste blague dont on ne voit pas le bout. Anders sonne-t-il juste par accident ? Probablement pas. Par indigence, on est toujours tenté de voir chez des penseurs et des romanciers qui appartiennent au passé des dons extraordinaires en matière de prescience. Huxley, Orwell, Anders… Si leurs écrits font tant écho à ce que nous vivons, ce n’est pas parce qu’ils ont levé le doigt mouillé, sentant l’inspiration surgir par un coup de tramontane, mais parce qu’ils ont mis, et su mettre en relief ce que leur époque racontait. Qu’on ne se trompe pas, en croyant observer dans l’exagération ou la satire un oracle indéboulonnable. Il y a là quelque chose de la prospection, qui s’embarrasse peu des apparences (passer pour ridicule), en considérant que, tout compte fait, ce sont les résultats qui comptent, à savoir la prise de conscience immédiate chez le lecteur des phénomènes qui sont décrits et dénoncés.

Que cette exagération fasse mouche au début du 21ème siècle démontre l’avancée inéluctable de l’idéologie libérale. « Faust est mort », pour Anders — en référence au fameux « Dieu est mort », chez Nietzsche — car l’être humain ne se plaint plus d’avoir tout vu, tout fait, tout vécu. Ce qui est la cause des troubles, désormais, c’est le fait même d’être humain. Les machines, les inventions technologiques supplantent déjà la prise de décision humaine avec leurs calculs complexes, tout en menaçant de détruire le concept même d’humanité dans l’apogée des instruments que constitue la bombe. Courroucé par son état organique, l’être humain l’est aussi dans son quotidien, partagé entre un travail vide de sens, y compris quand il prétend en avoir, et des stimulus illusoires, à travers la télévision, ses émissions « plus vraies que natures », et ses passe-temps qui lui donnent une difficulté trompeuse, à travers des phénomènes de société tels que le « Do it yourself ». Quand on tente l’expérience de pensée, qu’y a-t-il de plus farfelu que d’acheter un produit fini en kit, en étant convaincu que sa réalisation constitue un véritable effort mental dans son assemblage ?

Rangé dans les théoriciens critiques envers la technique, Anders se positionne à mi-chemin entre la philosophie et le concret. Sa démarche part d’exemples souvent réels, issus de ses lectures des journaux, de son expérience d’ouvrier, ou de situations de la vie quotidienne, vers l’extrapolation abstraite. Si certains passages de L’obsolescence de l’homme peuvent paraître un peu ardus, notamment dans son examen de la pensée heideggerienne, il faut reconnaître à Anders la réussite de son intention première, celle de faire un ouvrage plutôt accessible, à destination de n’importe quel lecteur qui, sans être un philosophe chevronné, se pose néanmoins pas mal de questions. Les optimistes fonciers le cloueront certainement au pilori, pour négativisme incessant, et manque de solutions au diagnostic établi, si ce n’est pas, pour défaut de croyance envers le progrès que constitueraient les années à venir. L’auteur n’épargne le lecteur à aucun moment, parce qu’il ne voit pas, non plus, comment la situation pourrait changer. Bien sûr, Anders, espère une évolution radicale, un réveil des consciences, qu’il appelle de ses vœux, dans le positionnement de chaque individu face à la bombe atomique et au nucléaire, de façon générale. Mais il admet, des années après avoir écrit L’obsolescence de l’homme que le monde n’est pas près de changer, bien au contraire.

Que reste-t-il donc à faire, à part attendre ? Prendre certaines dispositions, spirituelles, entre autres, car l’action, même à une échelle collective, ne saurait parer à l’éventualité d’une catastrophe. Rester conscient, tout en évitant de désespérer. Un programme compliqué, mais tenable.


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