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A propos de Matrix Resurrections

La reprise d’une saga au cinéma génère toujours un mélange d’enthousiasme et de lassitude de prime abord, sentiment mélangé de crainte vis-à-vis d’une histoire que l’on croyait terminée tout en voulant continuer à faire un peu de chemin avec, sans parler de ces boucles effroyables dans lesquelles les grandes sociétés de production nous plongent, à coups de préquels, remakes, et suites intempestives. Matrix n’échappe pas à cette curiosité contenue, tant on se demande, si on a vu les trois films, en quoi la constitution d’une tétralogie est pertinente. Si le projet a été initialement conçu comme un film entier et unique, il faut reconnaître que le résultat en est assez éloigné : le premier, à part, se concentre sur l’individu à l’écart du monde, qui voit ses rêves de concrétisation de son imaginaire réalisés par leur tangibilité, à l’instar de bons nombres d’histoires de fantasy. Toujours dans cette veine classique, le personnage, ignorant, devient un prétexte scénaristique pour dévoiler petit à petit le contenu de la fiction au spectateur. Matrix Reloaded et Matrix Revolutions opèrent un virage total dans l’orientation du projet : terminée la problématique de l’adéquation humaine, considérée comme quasi résolue – puisque Neo, s’il n’est pas reconnu comme « L’Elu » n’en a pas moins peu de difficultés à fédérer autour de sa personne – bonjour les conflits entre l’humain et la machine, filmés comme des enjeux géopolitiques dignes des plus grandes dissensions interplanétaires que la science-fiction nous ait offertes. L’influence de Star Wars est indéniable sur ces deux films (les soeurs Wachowski les aurait vus des centaines de fois) dans les cadrages, la disposition des objets en leur sein, sans même parler de la pâle figure du conseiller Conseiller Hamann, qui rappelle vaguement Palpatine.

Confort du quotidien

Que restait-il comme possibilité narrative à explorer dans Matrix Resurrections pour éviter la resucée superflue ? Un retour aux sources, qui se fait en écho au début du 21ème siècle, en miroir à sa gestation. Thomas Anderson n’est plus un geek enfermé dans un appartement miteux aux murs verdâtres, mais un homme reconnu pour ses créations dans le domaine du jeu vidéo, grassement payé, mentalement instable mais toléré, car il fait partie des meubles. Élément simple d’une organisation managériale à l’absurdité largement étayée à l’écran, donnant lieu aux séquences les plus jubilatoires du film, Thomas Anderson touche les émoluments de son aliénation qu’il réinjecte dans une psychanalyse chère, selon ses dires, mais surtout partie prenante du contrôle qui s’exerce sur lui. L’échappée est plus complexe que dans le premier film pour une raison simple : sa situation financière, quotidienne, conçue comme un privilège, induit un confort poussant à l’abdication, contexte peu ou prou décalqué pour le personnage de Triss / Trinity. Les atermoiements de Thomas Anderson au prétexte de la folie mentale face aux supplications de Bugs et d’un Morpheus rajeuni, habillé pour l’occasion en sapeur, trahissent le désespoir à l’idée de quitter un monde à l’horloge bien réglée. Comment saborder d’un coup sec sa résolution névrotique ? Grâce à la pilule rouge, avatar à peine déguisé d’un hallucinogène, comme l’indique un Morpheus goguenard lançant un édifiant « Time to fly ».

La drogue comme moyen de subversion

Le premier Matrix témoignait déjà une propension au délire, notamment dans les scènes où Anderson croyait à la facticité de certains éléments. C’est là l’un des paradoxes les plus intéressants : tout est faux, dans la matrice, et en même temps, tout arrive, y compris les rêves qui de manière récurrente deviennent des augures, faisant par ailleurs partie intégrante de l’aspect méta du quatrième volet. C’est dans celui-ci que le parallèle avec des substances psychédéliques apparaît incontournable, tant les références sont multiples, de la distorsion des objets, comme ce miroir qui s’agrandit lorsqu’on le regarde pour passer à travers afin de retourner dans le monde réel aux dialogues portant sur le « mindset », notion essentielle dans l’expérience des lysergamides. Le choix entre la pilule bleue et la pilule rouge ne concerne plus seulement la connaissance de ce qui se cache derrière les apparences ; par glissement, la pilule bleue devient cet antidépresseur illusoire qui va de pair avec la coûteuse thérapie, tandis que la pilule rouge est une alternative à la psychose entretenue par la voie médicamenteuse. Il n’y a qu’un pas à franchir, comme Néo, pour affirmer que Matrix Resurrections proclame le dépassement du schéma habituel dans la psychothérapie par l’usage des drogues. Sa propre émancipation, douloureuse, ne sera pas suivie par Trinity qui elle peut émerger sans ce biais.

Du méchant flic au libéralisme cool 

CEO, psychiatre, les méchants changent de visage dans Matrix Resurrections. Une fois le réveil acté, là où l’autorité policière en costard cravate dans le premier Matrix incarnait la coercition par la norme sociale, c’est l’affreuse banalité décontractée des baskets et du jean portés par le nouvel agent Smith, joué par l’excellent Jonathan Groff, digne d’un entrepreneur posant tout sourire pour la couverture du magazine Forbes, qui provoque avec l’autorité médicale un rejet total, comme en témoignent les combats, dont plusieurs se déroulent ironiquement dans les sanitaires. Avec son temps, Resurrections accorde ses figures maléfiques, laissant la possibilité à l’agent Smith aux relents d’Elon Musk de revenir hanter Neo dans un prochain épisode, si celui-ci se concrétise un jour. 


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