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Orlando, Viginia Woolf : critique et avis

Virginia Woolf est bien à la mode, ces derniers temps : un film, ou plutôt un biopic, Vita et Virginia est sorti sur les écrans l’été dernier, des livres à la rentrée littéraire lui ont été consacrés, enfin, une pièce de théâtre à l’Odéon, en forme d’adaptation libre consacrée à Orlando, le roman qui lui a permis de décoller. Un phénomène temporaire ? Plutôt une sorte de redécouverte, qui semble frapper bien des artistes féminines, dont on se rend compte subitement qu’elles n’ont jamais eu à souffrir d’infériorité envers les hommes, dans leur art, sans qu’on ne puisse en dire autant à l’égard de la reconnaissance dont elles ont bénéficié avant puis au-delà de leur mort.

Orlando, parlons-en justement. Je ne sais pas si beaucoup de personnes connaissent vraiment les livres de Virginia Woolf. Les extraits de son journal sont passionnants, les archives la concernant, que France Culture a mises en avant lors d’une Grande Traversée qui lui a été consacrée le sont tout autant. On la connaît pour des essais engagés (Une chambre à soi, Trois Guinées) pour le courant de conscience, dont elle est l’une des représentantes les plus emblématiques, mais la lire, c’est définitivement une autre paire de manches. Un Dostoievski, qu’elle a contribué à faire connaître au Royaume-Uni avec son mari, Leonard Woolf, par le truchement de leur maison d’édition (la Hogarth Press) est fluide, coule de source, dans un rythme effréné. Quant à Woolf, Virginia bien sûr, c’est un exercice de style différent. Si la lecture est un sport, lire Mrs Dalloway ou Orlando serait une course de fond, avec un besoin de concentration bien spécifique, qui requiert le silence, la focalisation sur l’image d’ensemble et la précision du verbe, pour un résultat étrange, parfois frustrant, qui est celui de la lenteur imposé. Orlando n’est pas un page turner au rythme effréné, c’est l’imposition d’une endurance qui n’embrasse jamais les codes de la narration classique. Oubliée, l’histoire racontée selon une forme prédéfinie, oubliés, les repaires dans le temps, oublié, l’unicité des caractères des personnages.

Orlando désigne un homme, puis une femme, avec une sensibilité constante durant tout le livre, fil solide, peu épais, qui seul laisse le lecteur s’y attacher, tant tout évènement dont l’occurrence est relatée passe d’abord à travers cette perception de l’affect. On croirait que Orlando, dans un pastiche de roman d’apprentissage allemand, apprendrait de ses rencontres diverses et variées, en sortirait grandi, jusqu’à l’acmé où il pérorerait des sentences à la sagesse éloquente. Erreur de lectrice éprouvée aux formes usuelles ; Woolf était exigeante, ce qui ne l’a pas empêché d’accoucher avec bien plus d’aisance de cet ouvrage que du précédent Mrs Dalloway, que j’ai préféré. Parce que plus court. Plus virevoltant, plus technique, comme un ensemble d’hypothèses consignée avant un laboratoire. Orlando passe plus pour l’expérience in vitro, celle qui se produit lorsque ses dirigeants, suffisamment aguerris, se décident enfin à se lancer dans la pratique, dans le vide, l’inconnu, mais préparés, bien souvent plus qu’ils ne le croyaient.

C’est toujours une drôle d’affaire, que de s’avouer à soi-même qu’on n’a pas été enthousiaste à la lecture d’un chef d’œuvre. Après tout, on qualifie des livres en tant que tels pas seulement parce qu’ils ont été portés aux nues à une époque précise, mais aussi pour cette espèce de consensus qui se nasse autour d’eux, comme si une foule les portait sur ses épaules. Que dire, quand on n’a pas aimé ? Il ne reste qu’à défendre son point de vue.
Sous un certain angle, Orlando m’a paru austère, malgré son humour anglais, parfois encombrant, sous ses airs de légèreté vaporeuse. Des couleurs, il y en a : ce sont celles de la nature, des matières, des vers que Orlando biffe et réécrit dans ce qui semble être l’ouvrage de sa vie, dont on se débarrasse aussi lestement que le reste. Tout n’est que passage, les êtres, les époques, les habits, les émotions. Comment s’attacher à un tel être, constant dans toutes les situations de la vie, même quand il change de sexe ?

La modernité de Orlando est indéniable, et c’est je crois le point fort du livre, avec les considérations de Woolf sur la condition de la femme, toujours assorties de ses taquineries toutes anglo-saxonne. Mais que retirer, de ce seul retournement dans l’histoire, hormis des propos avant-gardistes sur la différence entre sexe, genre, et l’influence indéniable du vêtement ? On me rétorquerait que c’est déjà pas mal, sûrement à raison. Mais ça ne m’a pas suffit. Je me suis retrouvée dans un cas compliqué, avec un verbe, un mot, un style travaillé à l’excès, un humour qui me laisse de marbre, devant un protagoniste dont l’évolution m’a poliment ennuyée, parce que je comprenais déjà trop bien qu’elle tournerait autour de la question du genre, sans être creusée dans d’autres domaines, sans cette folie qui caractérise sa métamorphose d’un sexe à l’autre. En somme, Orlando, c’était presque pénible. Une entourloupe, qui jouait avec mes attentes, me forçait à l’apprécier comme elle se présentait, sans qu’à un seul instant je ne réussisse à me débarrasser de ma perplexité, générée par des divagations sans bornes.

Insaisissable Orlando. J’en retiendrai paradoxalement une envie, un désir de continuer avec Virginia Woolf, pour ne pas rester sur cet accident de parcours de lectrice, pour retourner surtout à l’enthousiasme ressenti en compagnie de Mrs Dalloway. J’en garde aussi quelques jolies phrases, bien pesées, auxquelles on ne rajouterait ni lettres, ni syllabes.


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