menu Menu
L'Obsolescence de l'homme, Gunther Anders Previous Orlando, Viginia Woolf : critique et avis Next

Sérotonine, Michel Houellebecq : avis

Être un déchet dans le monde du libéralisme triomphant

Deux millions d’euros, c’est le chiffre d’affaires que Michel Houellebecq aura réalisé avec l’appui de Flammarion, en trois jours de Sérotonine vendus, soit 90 000 exemplaires au total. Ce serait un euphémisme que de dire de l’auteur qu’il était attendu au tournant de la rentrée littéraire de l’hiver 2019, après un Soumission qui il y a quatre ans avait fait tourner les têtes quant à son caractère (supposé ?) prophétique, avec les conséquences malheureuses que l’on connaît, tout en déclenchant une polémique par jour à peu près, à l’heure des indignés 2.0. Sérotonine serait-il à nouveau un ouvrage pertinent, sur l’humeur de l’époque, plaçant Michel Houellebecq parmi les têtes d’affiche légitimes du roman contemporain ?

Le livre emmène l’habitué des textes de l’écrivain en terre connue, en charriant avec lui ses obsessions habituelles ; pénis, femmes, déliquescence de l’homme et propos critiques gratuits sont au programme, avec le mérite d’être la plupart du temps désopilants, non par méchanceté, mais plutôt par sincérité. Florent Claude, dont on connaît d’emblée le prénom, prétexte à une boutade, pour l’oublier très vite au fil des trois cent cinquante pages est un homme lambda, sans grande prétention intellectuelle, dont le malheur est, pour le narrateur scindé entre lui et Michel d’avoir raté le coche concernant les femmes, à deux endroits précis de sa vie. Conscient de sa valeur moyenne, voire médiocre à certains égards, il se voit prescrire un antidépresseur d’un nouveau genre, le Captorix, dont le nom fait probablement écho à la passion pour la photographie de l’auteur. Ce « petit comprimé sécable » l’empêche de s’empêtrer dans une mélancolie infrangible, tout en diminuant jusqu’à l’annihilation pure et simple sa libido, prise au sens large du terme. Florent Claude ne veut ni baiser, ni créer, son énergie n’existe plus, si tant est, à lire son histoire, qu’il a été en jour en sa possession.

Sérotonine est un livre sur le regret dénué d’amertume, sur la passivité et l’apathie. On pourrait être dépité de lire une énième histoire de Michel Houellebecq sur la défaite du mâle blanc dans toutes les strates de la société occidentale et mondialisée, s’il n’y avait pas entre ses lignes un sous texte à la portée universaliste, sans qu’elle ne soit foncièrement intentionnelle de la part de l’auteur. Ce Florent Claude est en quelque sorte un descendant des Esseintes (personnage principal de A Rebours, de Huysmans, sur lequel le professeur de « Soumission » avait fait sa thèse) qui aurait renoncé aux excès de la vie, que ce soit en matière de jouissance ou d’idéalisme, pour en arriver à la conclusion de son parcours à des constats similaires, sur la porosité de l’être humain aux travers de son temps, sur son absence croissante et cruelle de spiritualité. Cet aveu de faiblesse est en même temps un optimisme qui ne dit pas son nom, tant il est caché : le lecteur attentif comprendra que Michel Houellebecq croit en l’amour de son prochain, un amour qu’il valorise par-dessus tout, un amour qui peut décemment exister si tant est que l’homme courant résiste. Là se situe l’enjeu.

On pourrait opposer que la vie de Florent Claude et des personnages qu’il croise n’est qu’une lente descente dans la géhenne, sans aucune possibilité de salut. Simplement, le traitement de Michel Houellebecq, s’il est souvent gratuit concernant les quelques scènes rocambolesques de Sérotonine, dans lesquelles on trouvera des gangs bang zoophiles, est bien plus profond dans la quête de sens des individus qu’il décrit affectueusement, malgré leurs tares. Les meilleurs moments du récit se concentrent autour de la vie d’un agriculteur, Aymeric, probablement le seul ami de Florent Claude, dont la lutte pour la préservation de son métier et de ses vaches face au rouleau compresseur de la mondialisation donne lieu à des moments d’une intensité incandescente, soutenus par une écriture à la fluidité exemplaire chez un écrivain. Comme pour Soumission et Charlie Hebdo, certains s’aventureront ainsi à faire un parallèle simple entre Sérotonine et les gilets jaunes, faisant de Michel Houellebecq une sorte de Cassandre de la littérature française. Providentiel il ne l’est pas, capable de visualiser l’engrenage défectueux de la machine, il l’a souvent prouvé, et le confirme ici encore. Le diagnostic établi, il ne reste plus qu’à trouver comment appliquer la solution.


Previous Next

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Cancel Post Comment

keyboard_arrow_up