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Silens Moon, Pierre Cendors 

Censuré au moment de sa sortie en Allemagne, Le loup des steppes de Hermann Hesse est devenu culte sur le tard, notamment aux Etats-Unis dans la période New Age des années 70. Roman le plus connu de l’auteur suisse avec Siddharta, Le loup des steppes fait partie de ces récits qui ont marqué les artistes qui l’ont lu, à l’instar de Tarkovski qui a échoué à en faire une adaptation pour le cinéma, malgré son désir initial. Silens Moon, écrit par Pierre Cendors, publié chez Le Tripode en 2019, fait quant à lui directement référence à Le loup des steppes, en lui rendant bien plus qu’un hommage.

L’inspirateur des rêves

Pierre Cendors a indiqué lire Le loup des steppes de Hermann Hesse au moins six fois par an, dans une série d’émissions qui lui étaient consacrées sur France Culture. Spécialiste manifeste de l’écrivain, il ressuscite la trame de fond de son aîné, publié en 1927, pour en faire une fiction qui prend son envol dès les premières pages du livre, tout en étant volontairement presque toujours soumise à la figure de Harry Haller, personnage principal de Le loup des steppes. Les similitudes entre les deux récits sont nombreuses : double initiale en h pour le nom et le prénom (Harry Haller était un personnage qui empruntait beaucoup à la vie de son créateur littéraire) du personnage principal, personnalité misanthrope, sentimentale, romantique et absolutiste, ouverture sur le monde par le truchement de l’altérité féminine, incarnée en une figure de « la femme », qui en recèle d’autres, la noirceur de l’avenir politique, ou encore le bar confidentiel, inscrit dans une temporalité fantasmagorique. D’autres ressemblances encore doivent être décelables, mais les mentionner toutes ne feraient pas honneur à la plume derrière Silens Moon.

Si les fanfictions conventionnelles produisent des récits honnis par toute une partie des lecteurs et tout simplement ignorés par les critiques, c’est souvent en raison de leur facture grossière ainsi que de leur intérêt limité. Rattacher Silens Moon à ce genre redorerait sa réputation, en même temps que la chose pourrait être insultante à son égard ; toute la question de la démarche effectuée par Pierre Cendors et des liens étroits entre lui, son texte et Le loup des steppes est de savoir si oui ou non son histoire parvient-elle à voler de ses propres ailes, malgré le poids de son aîné.

Faut-il réserver Silens Moon aux adorateurs de Hermann Hesse ?

Quelles sont les différences entre les deux romans, publiés chacun à presque un siècle d’écart ? Sans repasser par une énumération, Silens Moon se distingue d’abord par son écriture, dont le style emprunte à la poésie, bien plus que le travail de Hermann Hesse sur Le loup des steppes. Là où le plus récent cisèle comme une pierre précieuse ses phrases, qui en retour en retirent une puissance imaginative assez particulière, le second gardait, et c’est peut-être aussi en outre l’une des raisons de son succès, une sorte de fausse simplicité, non pas dans le discours, mais dans la structure même de ses enchaînements. En d’autres termes, Le loup des steppes se lit avec plus de facilité que Silens Moon, ce qui n’est en rien un gage de qualité, mais plutôt une marque, là encore, de l’émancipation de Pierre Cendors vis-à-vis de Hermann Hesse.

Harry Haller est le fantôme, en tant que “loup des steppes” de Silens Moon, alors qu’il était déjà l’alter ego de Hermann Hesse, un esprit que Pierre Cendors a fait le choix de réinventer en une énième variation en la personne de Herne Heimlicht, son protagoniste principal. Celui-ci devient à son tour un doppelgänger insoupçonné par le lecteur qui découvre le livre sans avoir lu Le loup des steppes, sans que cela ne nuise non plus à sa compréhension des éléments, car HH, le second, vit très vite par ses propres moyens, via ses expériences individuelles, selon toute apparence dans une nostalgie constante de l’ancien locataire de sa tante, HH le premier. Il n’est nullement question des potentiels problèmes que la solitude pourrait engranger pour lui, elle est assumée, voire même recherchée, puis embrassée. C’est cependant la recherche de ses semblables qui devient pour Herne Heimlicht une quête inépuisable, paradoxale, qui met en danger ce voeu pieu de vivre à l’écart de la société. Il est dit dans Le loup des steppes que les individus qui pensent régulièrement au suicide sont ceux qui sont le plus attachés à l’essence même de la vie. Dans le reflet d’un miroir tendu, le principe se prolonge avec une logique confondante dans le rapport entre la misanthropie et le désir de son prochain : c’est cette soif d’êtres humains idéalisés qui pousse l’homme à se rapprocher de l’anachorète, sans jamais franchir le pas, car si misanthropie il y a, elle ne se vit, au fond, que comme une attitude temporaire, qui recèle l’envie d’être trompé sur ses préjugés.

L’homme seul est-il un homme accompli, ou entier ? Loin de là. Le manque, l’impression d’incomplétude n’empêche en rien l’isolation : elle aurait plutôt tendance à la provoquer, quand on lit le parcours de Herne Heimlicht. C’est une femme qui viendra le sortir de son cercle infernal, et c’est la femme qui provoquera en lui la résurgence de cette faim de vivre, déjà tangible en lui, si ténue qu’elle semblait n’avoir jamais été là. De là en découlent des passages sublimes sur la danse des corps et des sens, avec un sentiment d’urgence permanent, car aucun des deux amants ne sait s’ils se retrouveront le lendemain. L’atmosphère se gâte, les pouvoirs politiques supplantent le libre arbitre de leurs administrés, en menaçant leur existence dans tout leur être.

Silens Moon est un roman qui possède l’intelligence de ne pas se contenter de sa force d’évocation poétique, passer sous silence le traitement réservé aux Juifs dans l’Allemagne de cette époque aurait été une erreur. Le désenchantement est d’autant plus cruel que l’écrivain possède la connaissance de la grande histoire, là où Hermann Hesse ne pouvait que présupposer et suggérer l’affrontement qui opposerait l’individu contre les idoles de la violence et de la terreur. Ce qu’il fit tristement avec succès.


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